Porcherie (1969) conjugue deux histoires parallèles : l’une se déroule à l’époque médiévale, l’autre en Allemagne dans les années 1960. Manifeste antifasciste abrupt et bouleversant de beauté, le film de Pier Paolo Pasolini ressort en copie restaurée. Immanquable.

© Malavida LCJ Éditions
Nus comme des vers, leurs corps roses se tiennent au milieu d’une terre noircie. Le générique inaugural de Porcherie se déroule en une succession de plans sur des cochons dans une étable. Du groin humide à la queue en tire-bouchon, la scène décompose les attributs physiques du porc, dont la peau découverte et l’omnivorisme le rapprochent de l’espèce humaine. Lors d’une autre séquence, un homme et une femme apparaissent en tenue d’Adam et Ève, plantés dans un décor volcanique, comme des appâts. Entre l’humain et le porcin, les rôles sont inversés : le premier devient un plaisir carnassier tandis que le second réveille un désir charnel. Une fois n’est pas coutume, le réalisateur italien Pier Paolo Pasolini secoue la morale et par là même, nos émotions.
L’outrage, c’est son credo. C’est même un « droit », comme il le revendique durant son dernier entretien télévisé, le 31 octobre 1975, avant d’être assassiné deux jours plus tard. Avec l’audacieux Porcherie, sorti en 1969, le cinéaste imbrique deux histoires aux frontières de la moralité. D’un côté, un nomade au visage christique (Pierre Clémenti) évolue sur les plaines de l’Etna, au Moyen-Âge, chassant tout ce qu’il trouve dans ce désert de cendres. Un papillon d’abord, un serpent ensuite, il se régale enfin d’un homme qu’il décapite. D’un autre côté, l’intrigue se passe dans les années 1960, dans une noble demeure allemande, auprès d’un industriel et ancien nazi. Son fils (Jean-Pierre Léaud) refuse l’amour d’une femme (Anne Wiazemsky). Il lui préfère les cochons.
Mise à nu du porc sacré
L’auteur de Théorème et de Salò ou les 120 Journées de Sodome délivre une œuvre charnière dans sa filmographie. Elle s’inscrit dans une déconstruction des figures mythiques et religieuses, poursuivie dans Médée. Le personnage mutique interprété par Pierre Clémenti n’a pour seule réplique que celle-ci : « J’ai tué mon père, j’ai mangé de la chair humaine et je tremble de joie. » Il est un Œdipe heureux de ses actes. Mais la formule touche évidemment à la symbolique : le long métrage s’évertue à faire chuter la figure paternelle. Lorsque le père de l’amoureux des gorets apprend le penchant de son enfant, cela génère une déflagration sur les hauteurs du cratère, dans la fable du cannibale. Le montage joue astucieusement sur la complémentarité des récits.
Surtout, Pier Paolo Pasolini élabore une fiction sur les résonances du fascisme et la persistance de l’autoritarisme à travers le temps. Pour l’artiste communiste, rendre visible le corps est une façon de ne pas le passer sous silence. C’est la réponse apportée par le cinéma au nazisme : l’affirmation de l’être dans sa chair. Quand l’anthropophage se fait capturer par une milice chrétienne, il enlève ses vêtements et affirme d’autant plus sa présence en raison de sa nudité. Et à l’inverse, lorsque le personnage zoophile joué par Jean-Pierre Léaud disparaît, un autre protagoniste s’exclame : « Il n’est même pas resté une trace ? Alors ne dites rien. » De cette façon, Porcherie grogne sa modernité, encore aujourd’hui.
Porcherie, de Pier Paolo Pasolini. Italie-France, 1969, 1 h 38, ressort en salle le 5 mars 2025.
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