France-Algérie : comment apaiser les tensions (2/2)

En débat

La relation entre la France et l’Algérie est au plus mal. Elle ne cesse de se dégrader notamment depuis la reconnaissance par Emmanuel Macron de la marocanité du Sahara occidental et l’arrestation de l’écrivain Boualem Sansal.

Pour une réconciliation durable, il faut remettre la diplomatie au cœur de nos relations et l’ouvrage sur le métier sur la question mémorielle

Soumya Bourouaha

Députée PCF de Seine-Saint-Denis, vice-présidente du groupe d’amitié France-Algérie

L’Algérie et la France ont partagé une histoire commune longue de 132 ans marquée par le drame de la colonisation et une douloureuse guerre d’indépendance. La signature des accords d’Évian, le 18 mars 1962, et le processus de décolonisation n’ont pas permis à nos deux nations d’entreprendre pleinement un chemin de réconciliation. Nous assistons même à un recul inquiétant sur la question mémorielle et le travail de réconciliation avec l’Algérie.

À travers les réticences à raconter l’histoire telle qu’elle est, l’État français a fait le choix d’un récit parcellaire marqué par le secret et peu enclin à assumer la tragédie de la colonisation et la violence de la décolonisation. Récemment, une nouvelle page semblait s’ouvrir avec le travail de réparation vis-à-vis des harkis abandonnés par la France, la reconnaissance de l’assassinat de Maurice Audin par l’armée française, et la reconnaissance et la condamnation du massacre des Algériens, à Paris, le 17 octobre 1961.

Cette page s’est malheureusement très vite refermée. La question de la délivrance des visas consulaires dans le cadre des obligations de quitter le territoire français et les accords de 1968 sont loin de résumer la richesse de nos relations diplomatiques. Au contraire, les tensions actuelles rendent difficile la coopération, pourtant existante depuis de nombreuses années, entre ces deux pays sur des enjeux essentiels comme la sécurité, l’antiterrorisme ou encore les coopérations économiques.

La droite et l’extrême droite jouent un jeu dangereux : elles éludent les véritables enjeux au profit du seul sujet qui les anime : l’immigration. Depuis sa nomination, Bruno Retailleau outrepasse sans cesse ses fonctions pour structurer son agenda politique et asseoir ses ambitions. Le passé douloureux entre la France et l’Algérie est un sujet bien trop sérieux et sensible pour être instrumentalisé par un homme politique aux nombreux dérapages xénophobes. On ne peut ainsi prendre à témoin les six millions de Français qui ont un lien avec l’Algérie.

La reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental par le président Macron, bafouant ainsi le droit international et le principe d’autodétermination des peuples, a d’autant plus cristallisé les tensions. Tensions à nouveau exacerbées depuis l’emprisonnement de Boualem Sansal par les autorités algériennes. Au-delà de nos divergences, il est inacceptable que son sort puisse faire l’objet d’un quelconque chantage. Il doit être libéré sans délai. Je ne peux me résoudre à voir mes deux pays se déchirer ainsi. Pour apaiser les tensions, nous devons remettre la diplomatie au cœur de nos relations.

Il faut remettre l’ouvrage sur le métier autour de la question mémorielle à travers l’ouverture d’un plein accès aux archives. Nous devons refonder une relation partenariale sur la base d’un respect mutuel. C’est à ces conditions que nous pourrons reprendre un dialogue exigeant et mettre fin à cette crise.

Il faut améliorer les accords d’Évian dans un souci de progrès pour les deux pays au nom des millions de liens humains tissés de part et d’autre

Jean-Pierre Mignard

Avocat, docteur en droit, essayiste

Soixante-deux ans après les accords d’Évian, la France reste plongée dans « l’après-guerre d’Algérie ». Pas toute la France, mais des secteurs nostalgiques, « opposés au changement ou obstinés à restaurer le passé ». Cette attitude, si elle s’alimente sur des contentieux existants ou des questions sérieuses, a pour objet d’obstruer toute tentative de progrès ou tout simplement de multiplier les obstacles. Les récentes polémiques trouvent leur origine dans le refus de l’Algérie d’accueillir les personnes faisant l’objet d’une obligation de quitter le territoire français, et dans l’attitude hostile de responsables politiques français.

Les deux pays sont liés par une histoire en partie dramatique, mais dorénavant familiale, qui fait que les Algériens sont en France, comme à nul autre pareil. On estime les binationaux à quatre millions. Leurs enfants sont à leur tour franco-algériens, des frères, des sœurs, des cousins, des amis et une multiplicité de liens professionnels et personnels. Cela signifie une abondante circulation. Aucune autre nationalité n’est aussi présente, voire partagée avec la communauté nationale française, et on sait pourquoi. La colonisation a duré 132 ans durant lesquels la France s’est ravitaillée en richesses agricoles et minérales, le travail humain lui était offert à un coût sans équivalent. N’oublions pas non plus le prix du sang versé par les Algériens à l’effort de guerre.

Nous devons aux victimes algériennes et françaises la vérité et le respect. Il convient de ne pas entretenir des querelles venimeuses dont l’objectif à peine caché vise à interdire toute coopération de bonne foi. Les accords de 1968 sont un traité dérogatoire au droit existant. Il accorde une protection relative aux Algériens dont le travail était toujours sollicité, mais les mentions « passeport talent, talent famille, talent chercheur, talent porteur de projet et talent salarié qualifié », qui permettent aux autres étrangers l’obtention de titre de séjour pouvant aller jusqu’à quatre ans, ne sont pas ouverts aux Algériens. Les étudiants algériens ne sont pas non plus mieux lotis.

Les accords de 1968 ne facilitent pas leur insertion professionnelle. Gloser sur les privilèges exorbitants de ces accords et ses avenants est un non-sens. Ils ne sont pas un talisman offert à l’immigration algérienne. Il faut les revoir dans le seul souci d’une amélioration. Il faut pour cela une volonté respectueuse de l’histoire, de la géographie, de la sociologie et des millions de liens humains tissés. Une volonté politique.

Rien ne doit être fait ni même conçu qui puisse blesser les millions de binationaux franco-algériens. C’est donc bien cette question qui demeure majeure. Ce serait à la commission mixte paritaire prévue par le traité de 1968 d’actualiser ces accords dans un souci de progrès pour les personnes, pour la France et pour l’Algérie. Il n’y a pas d’autre chemin, sauf à se résigner à ce que la Méditerranée devienne, pour l’infortune de ces deux pays et de millions de personnes, un gouffre dans lequel nous perdrions de nous-mêmes.

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