La volonté de savoir, Casablanca, 23 mars 1965

Tribune

Il y a soixante ans, une manifestation de lycéens pour le droit d’étudier est réprimée dans le sang par le pouvoir royal marocain. La police honore l’héritage colonial tant dans la méthode – le massacre – que dans le but – le maintien de la soumission et de l’ignorance.

Le ministre de l’éducation nationale Youssef Bel Abbes promulgue au début du mois de mars 1965 une circulaire qui interdit le deuxième cycle de l’enseignement secondaire aux élèves de plus de 17 ans. À cette époque, le baccalauréat concerne après ce deuxième cycle seulement quelques centaines de jeunes gens, mais la grève impulsée le 22 mars par l’Union nationale des étudiants marocains (UNEM) rassemble des milliers de personnes.

La manifestation s’élance dans les rues de Casablanca et fait face peu après aux forces de police, qui dispersent violemment le cortège et procèdent à des arrestations. Le lendemain, les étudiants descendent à nouveau dans les rues et sont rejoints par leurs parents, par des habitants des quartiers populaires, chômeurs, ouvriers. Rapidement la manifestation tourne à l’émeute : boutiques de luxe brûlées, barricades, commissariat pris d’assaut. Un slogan est scandé par la foule. « Vous ne voulez pas que le peuple s’instruise ». La répression du pouvoir est inflexible. L’armée arrive pour seconder la police avec une vingtaine de blindés. Un hélicoptère s’élève également au-dessus du commissariat et un homme posté sur un côté de l’appareil tire sur la foule au fusil-mitrailleur1. Les manifestants sont pourchassés pendant deux jours et les corps des nombreuses victimes sont enterrés la nuit dans une fosse commune. Le pouvoir annonce 7 ou 8 morts, quelques dizaines de blessés et d’arrestations. L’opposition quant à elle donne le chiffre de plusieurs centaines de morts, dépassant le millier pour certaines sources, et davantage encore de blessés et d’arrestations. Le nombre de victimes est encore aujourd’hui inconnu.

Cette mobilisation prend place à un moment particulier de l’histoire politique du Maroc. En 1961, Hassan II a succédé à son père Mohammed V. Le nouveau monarque souhaite conserver la mainmise sur le pays. Dans le processus constituant engagé un an plus tôt, le roi a proposé stratégiquement au référendum une Constitution qui reconnaît le pluralisme des partis (contrairement à l’Algérie) et institue un gouvernement ainsi qu’un parlement. Derrière ce vernis démocratique, Hassan II cherche en réalité à saper la popularité de l’Istiqlal (اإلستقالل), le parti qui a mené la lutte jusqu’à l’indépendance, en le renvoyant dans l’opposition à côté de l’Union Nationale des Forces Populaires (UNFP). Cette dernière, dirigée par le tiers-mondiste Mehdi Ben Barka, déjà opposant sous Mohammed V, est justement issue d’une scission de l’Istiqlal en 1959 et milite pour une véritable transformation socialiste du Maroc. L’UNFP ne participe pas au processus constituant et dénonce un texte absolutiste rédigé avec l’aide de juristes français. « Absolutiste » : tel est bien le mot, puisque le pouvoir royal est décrété héréditaire et intangible, la religion d’Etat inamovible (article 108) ; le roi est Commandeur des Croyants (article 19) et il conserve le contrôle total sur la promulgation des lois (article 62). En 1963, la vie politique du pays se tend : une vague d’arrestations frappe le conseil national de l’UNFP.

Ben Barka y échappe et se réfugie en Algérie, d’où il dénonce la guerre des Sables – litige de frontières héritées de la colonisation – entre le Maroc et l’Algérie. Les charges se cumulent alors : l’UNFP qui était déjà accusée de complot contre le roi, est enfoncée aux yeux du pouvoir par cette déclaration « anti-nationaliste » de Ben Barka. De lourdes peines de prison sont prononcées, ainsi que des condamnations à mort – Ben Barka l’est par contumace. L’Istiqlal participe en plein à la séquence guerrière et unanimement nationaliste tandis que l’UNFP se fait discret. La contestation se replie ainsi sur l’Union nationale des étudiants marocains, qui possède une certaine indépendance vis-à-vis de l’UNFP bien qu’étant sous sa tutelle. Des mobilisations étudiantes sont organisées tout au long de l’année 1965 et celle du 23 mars est certainement la plus marquante pour toute une génération qui se politisera à ce moment-là2.

Le massacre et les arrestations qui répondent à ces mobilisations sont l’expression armée contre la rue et les universités du système royal de contrôle politique. Le responsable à qui Hassan II confie cet envers policier ? C’est l’homme de l’hélicoptère : un général qui depuis le ciel mitraille en personne la foule d’étudiants et de travailleurs. Son nom est Mohamed Oufkir, ministre de l’Intérieur. Né en 1920, il s’engage dans l’armée française à 19 ans comme volontaire. Après l’école d’officier, il rejoint le quatrième Régiment des Tirailleurs Marocains qui débarque à Naples fin 1943 pour participer à la campagne d’Italie. Oufkir en ressort multi-décoré, dont la Légion d’honneur en 1947. Il s’engage plus tard dans la guerre d’Indochine, où il reçoit encore huit citations jusqu’en 1949. En avril 1953, Oufkir devient aide de camp des cinq derniers Résidents Généraux français du Maroc, jusqu’à l’indépendance ; il garde sa fonction sous Mohammed V. Le soldat se sert en servant le pouvoir, n’importe quel pouvoir. Quand la colonisation prend officiellement fin, elle continue à travers lui : c’est avec des officiers français restés en poste après 1956 qu’il réorganise la police sous Hassan II. C’est lui qui chapeaute la répression des manifestations étudiantes, la torture des prisonniers et enfin l’enlèvement de Mehdi Ben Barka en 1965 à Paris, qui finira par son assassinat.

Le fin mot du massacre du 23 mars 1965 ? C’est le roi qui le donne dans un discours le 30 mars : « Permettez-moi de vous dire qu’il n’y a pas de danger aussi grave pour l’État que celui d’un prétendu intellectuel. Il aurait mieux valu que vous soyez tous illettrés. »

Soixante ans plus tard, le royaume et le monde ont changé tant et si peu. Au-delà de la simple commémoration et de la connaissance de l’Histoire, la mémoire peut raviver chez chacune et chacun d’entre nous, ce que les lycéens et étudiants de Casablanca avaient chevillé au corps jusqu’à en mourir : la responsabilité de savoir et d’agir au présent.

Jean Kozman

  1. Le récit de Simone Bitton dans son documentaire Ben Barka, l’équation marocaine (1998) mentionne plusieurs hélicoptères, d’autres sources parlent de mitraillette plutôt que de fusil- mitrailleur ↩︎
  2. Voir au sujet de cette « génération 65 » le chapitre 7 du livre de Marguerite Rollinde, qui traite aussi du 23 mars en chapitre 6, Le Mouvement marocain des droits de l’Homme : Entre consensus national et engagement citoyen, Paris/Saint-Denis, Karthala et Institut, 2002. ↩︎

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